Commercial · L'expérience du panneau sur la pelouse, Dans l'étude fondatrice de Freedman et Fraser (1966), des résidents californiens sollicités directement pour installer un énorme panneau « Conduisez prudemment » sur leur pelouse refusèrent à près de 83 %. Mais ceux à qui l'on avait d'abord demandé d'apposer un simple autocollant de sécurité routière, une tranche minuscule, acceptèrent ensuite le panneau géant à plus de 76 %. La demande finale, identique, devenait acceptable parce qu'elle prolongeait un premier engagement anodin : le principe même de la fragmentation commerciale, où chaque petit avantage cédé rend le suivant difficile à refuser.
Politique · Rákosi et la tactique du salami en Hongrie, À la fin des années 1940, Mátyás Rákosi, secrétaire général du Parti communiste hongrois, théorisa sa conquête du pouvoir comme un découpage de « salami ». Plutôt que d'attaquer frontalement le Parti des petits propriétaires, majoritaire, il obtint tranche par tranche l'exclusion d'un dirigeant « réactionnaire », puis d'une aile du parti, puis d'une autre, chaque coupe étant présentée comme une mesure ponctuelle et raisonnable. Aucune de ces demandes isolées ne justifiait une rupture d'ensemble ; leur accumulation aboutit pourtant au démantèlement complet de l'opposition et à la prise totale du pouvoir.
Diplomatique · L'élargissement progressif des périmètres négociés, Dans les négociations territoriales et commerciales de longue haleine, la fragmentation prend la forme d'un élargissement graduel du périmètre acté. Une partie fait d'abord reconnaître un principe général consensuel, puis une modalité d'application, puis une extension du champ, chaque étape s'appuyant sur la précédente. Thomas Schelling, dans The Strategy of Conflict (1960), montre comment ce jeu de précédents et de seuils permet de déplacer une ligne pas à pas sans jamais franchir un point de rupture visible, l'adversaire ne pouvant justifier une réaction majeure face à un mouvement présenté comme mineur.
Judiciaire · La construction incrémentale de l'accord transactionnel, Dans une médiation ou une transaction judiciaire, un conseil habile évite de poser d'emblée l'ensemble de ses prétentions. Il fait d'abord acter un accord de principe sur la responsabilité, puis obtient la reconnaissance d'un premier poste de préjudice, puis d'un deuxième, puis les intérêts, puis les frais. Chaque point réglé sert de fondement acquis au suivant, et la partie adverse, ayant concédé la responsabilité, peine à contester des chefs de préjudice présentés comme sa simple conséquence logique. L'indemnisation globale finale aurait été refusée si elle avait été chiffrée d'entrée.
Entreprise · Le grignotage de dernière minute chez l'acheteur, Dans les manuels de vente et d'achat, le « nibbling » (grignotage) décrit par les praticiens de la négociation illustre la fragmentation appliquée au closing. Une fois le vendeur mentalement engagé dans la conclusion, l'acheteur demande un dernier geste, la formation offerte, puis, l'accord noté, un autre, le transport, puis un délai de paiement. Chaque demande, isolée et posée au moment de signer, paraît négligeable face à l'affaire déjà « faite ». La parade enseignée est claire : chiffrer l'accumulation et conditionner toute nouvelle concession à une contrepartie, pour rendre visible le cumul invisible.
Vie quotidienne · Les permissions en cascade de l'adolescent, La négociation familiale offre l'illustration la plus courante de la fragmentation. Un adolescent ne demande jamais d'emblée un week-end entier de liberté : il obtient d'abord de « sortir une heure », transforme ce oui en précédent, puis demande un peu plus tard, puis une soirée, puis une nuit chez un ami. Chaque permission s'appuie sur la précédente, « tu m'as bien laissé la dernière fois », et le parent, soucieux de rester cohérent avec ses accords passés, glisse pas à pas vers une autonomie qu'il aurait refusée d'un bloc. La règle-cadre explicite est la seule parade efficace.